mardi 26 novembre 2013
samedi 17 août 2013
Les salauds, de Claire Denis, avec Vincent Lindon, Claire Mastroianni, Lola Creton, Christophe Miossec...
NB :
cette chronique contient un vilain spoiler.
Claire
Denis réussit l'exploit de faire un film oppressant centré
sur Marco, un capitaine de supertanker revenu à terre pour
régler des problèmes familiaux. Donc pour le grand
large iodé, on repassera : l'action se passe dans des
appartements haussmanniens ou à bord de l'Alpha vintage du
capitaine débarqué.
Durant
ses navigations, les problèmes se sont accumulés : son
meilleur ami s'est suicidé, l'entreprise familiale de
chaussures a fait faillite, sa nièce à la dérive
se prostitue (et se drogue bien sûr). Face à ce sinistre
merdier, Marco est bien dépourvu. On imagine que s'il a choisi
la marine, c'est justement parce que les sombres tracas des terriens
le firent fuir. Bref, ce capitaine est à la peine. Il meurt à
la fin. Ça simplifie grandement la donne.
Les apaches, de Thierry de Peretti, avec François-Joseph Culioli, Aziz El Haddachi, Hamza Meziani, Joseph Ebrard...
Que connaît-on des
Corses ? La bédé du très talentueux Pétillon
; les récits d'aoûtiens ou de juillettistes partis
quelques semaines sur l'île de Beauté ; les cavales de
gangsters dans le maquis impénétrable relatées
par la presse ; les légendaires omerta et
vendetta ; le sourire
de la belle Laetitia Casta ; les chemins pris par les randonneurs
(emmenés par Benoît Poelvoorde) ; les flash-infos
reprenant les menaces, les déprédations ou les
sophismes d'indépendantistes plus ou moins cagoulés...
Les apaches prend le parti de voir la Corse à
travers le prisme des castes qui cohabitent sur l'île : les
jeunes issus de l'immigration maghrébine, qui vivent dans des
quartiers sensibles ; les travailleurs saisonniers qui repartiront
sur le continent si une opportunité se présente ; les
riches propriétaires qui possèdent un pied-à-terre
en bord de mer ; les oisifs qui répondent à leur mère
; les locaux, qui font régner leur idée de la loi...
L'histoire se déroule aux environs du 15 août. Une
jeunesse violente, fourbe, lâche, vulgaire, malheureuse et
arrogante, y est dépeinte. Au plein cœur
de l'été. Ceux qui n'aiment ni les jeunes, ni le
soleil de la Méditerranée, ni les gitans seront servis
: les jeunes font peur, les gitans (ou appelés tels) sont
malhonnêtes, et même le soleil est obscène. Dans
ce film, il n'y a place ni pour le glamour ni pour la poésie.
La bêtise, la veulerie et la méchanceté,
banalisées ici scène après scène,
occupent tout l'écran.
mardi 7 mai 2013
« Hannah Arendt », de Margarethe Von Trotta, avec Barbara Sukowa, Axel Milberg...
C'est drôle de croiser, chemin
faisant vers le cinéma, des petits groupes épars endimanchés. Les femmes et les
jeunes filles portent des chemisiers sages et soignés et des gilets bleu marine
aux boutons dorés. Les hommes ont des pantalons de toile beige, à la fois
décontractés et repassés, des souliers vernis, des chemises en flanelle
blanches à petits carreaux, un pull éventuellement jeté sur les épaules.
Quelques-uns portent un sweat à capuche, rose ou bleu, avec le logo popularisé
par Virgine Tellenne, alias Frigide Bargeot. Ils ont à la main des drapeaux
bleus, roses, floqués de ce même logo, ou bleu-blanc-rouge, ou des Gwen ha Du.
Ces fiers représentants des bonnes familles quittent pour une bonne raison
leurs beaux quartiers : ils ont une lutte à mener, des valeurs à défendre. Les
pancartes brandies indiquent qu'ils sont mariageophiles (sic), et non
homophobes. Des policiers et des motards, réquisitionnés en ce dimanche
printanier, bloquent les accès menant à l'esplanade du Général de Gaulle. Sur
le boulevard, séparés par des barrières, un petit groupe d'individus, avec des
pancartes du NPA, vêtus de fringues dans des tons plus sombres ne provenant
sûrement pas des boutiques Cyrillus, entonnent avec une certaine insolence une
rengaine : « On a gagné ! On a gagné !... » Quant à moi, je poursuis
ma route. Mon b'Twin et mes pas m'amèneront à la salle Louis Jouvet. M'y attend
un film sur le mal absolu, sur la Shoah, sur le processus d'extermination mené
par des bureaucrates fanatiques comme Adolf Eichmann, capturé par le Mossad au
Vénézuela, et dont le procès en 1961, à Jérusalem cette fois sera couvert,
dépêchée par le New Yorker, par la philosophe d'origine allemande Hannah
Arendt (Barbara Sukowa), exilée aux
États-Unis depuis 1941 après un bref séjour dans les camps d'internement
français réservés aux ressortissants juifs. Elle décrira, analysera, tâchera de
comprendre, à travers le jugement de ce monstre, visiblement dénué de toute
empathie à l'égard de ses victimes, et qui finira pendu, comment put se mettre
en place un tel système industriel de destruction massive. Signalant que dans
l'incapacité totale de résister, certains chefs de file juifs collaborèrent
avec les nazis et contribuèrent à accroître le nombre des déportés, Hannah
Arendt, décrite ici comme une femme curieuse de savoir, de comprendre,
soucieuse de penser (et si possible de penser juste), fera l'objet de
vives polémiques.
Cyrille Cléran
samedi 27 avril 2013
Petite autobiographie d'un micro-éditeur de province.
![]() |
| Micro-éditeur de mauvais poil. |
Depuis tout petit, j'ai aimé lire. J'ai lu des milliers de fois les livres
qu'on m'a offerts – histoires de lutins, d'ours, de grenouilles, de cow-boys et
de gorilles... Au CE2, je m'en souviens comme si c'était hier, je finissais mes
exercices en hâte pour me plonger dans une histoire de la Bibliothèque Rose ou
Verte, au grand dam de Madame Bazin, mon institutrice, qui s'assurait qu'ils
n'étaient pas bâclés. J'ai dévoré des livres de la bibliothèque familiale
(œuvres de Sartre, de Tolstoï, polars et romans d'espionnage des années 70 pour
adultes, Les Rois maudits en je ne sais combien de volumes, sélections
de France Loisirs, etc.) et ce, dès le collège ; et fait en sorte, de par mes souhaits
pour mes anniversaires et Noël, qu'elle soit régulièrement et généreusement
regarnie. J'ai toujours eu un livre, ou plusieurs, sur ma table de chevet. Lire
au lit : joie sublime qui combine la position allongée et la découverte d'un
texte soigneusement choisi.
Les rédactions ont toujours été mon point fort (en cours de français,
d'histoire-géographie ou de philosophie). Je n'ai jamais cessé d'être abonné à
une bibliothèque, ni de rôder dans les rayons des librairies. Il s'agit de
connaître les bons endroits où s'approvisionner. Dieu merci, les oasis de cette
espèce pullulent. A fortiori dans une ville universitaire comme Rennes, où sont
désormais et depuis longtemps établis mes bureaux. Les bibliothèques du
Triangle, des Champs-Libres, de Villejean, du Cridev, du campus de Beaulieu,
n'ont plus de secret pour moi. Les librairies Forum-Privat, Le Failler,
Alphagraph, L'Encre de Bretagne, Fnac ou Virgin – sans parler des librairies
des bleds alentour, à Betton, à Melesse, à Cesson-Sévigné – sont aussi inscrites
sur les cartes de mes pérégrinations quotidiennes. L'ivrogne cherche des pompes
à bière, le lecteur des libraires. Et tout le monde est content, chacun a sa
dose et peut s'endormir tranquille.
Maintenant que je suis à mon compte, devenu éditeur en cette grande ville
de province qui fourmille de projets culturels, je mesure le chemin parcouru,
et me dis que je n'ai guère avancé : je suis resté au même point, passionné de
bouquins avec la même intensité que quand j'étais écolier.
La différence est bien sûr qu'entre-temps, j'ai appris à concevoir des
livres. C'est moi désormais qui contribue (fort modestement) à achalander des
rayonnages avec les ouvrages produits par les Éditions de la Rue Nantaise
(ERN). Et ce n'est pas une mince affaire. Ce n'est pas toujours simple d'y
croire, de se sentir utile, quand on se jauge dérisoire. Alors il faut
s'accrocher – ou se reposer –, attendre l'éclaircie.
L'éditeur reçoit les tapuscrits, par mail ou par courrier (plus rarement en
mains propres). Il les stocke, en attendant de les consulter, de les corriger,
de les juger, puis in fine de les refuser ou de les publier. Ce stock se
renouvelle facilement car les auteurs qui aspirent à être lus sont nombreux.
Quand les ERN font parler d'elles, via un article dans Ouest-France à
l'occasion d'une parution, d'une rencontre ou d'une dédicace, via une émission
de radio sur France-Bleue ou un salon du livre, de jeunes auteurs inconnus
tentent alors leur chance et prennent contact. Ils espèrent à leur tour faire
partie des bienheureux qui auront su retenir l'attention et la bienveillance
d'un éditeur, aussi peu prestigieux soit-il – car les ERN, dont le tirage moyen
est une petite centaine d'exemplaires par titre, ne sont pas auréolées de la
même renommée que ces vénérables institutions qui ont pignon sur rue dans les Ve
et VIIe arrondissements de la capitale.
La plupart de ces texte contiennent des cris, des souffrances, des
blessures, des récriminations, des déceptions, des aveux, des amertumes, des
regrets, des trahisons, des deuils, des violences cauchemardesques, des peurs
sans nom enfin décrites, des utopies sans espoir, des inquiétudes fantastiques,
des vengeances, des illusions pitoyables, des catharsis, des purges, des
humeurs noires fétides, des haines tenaces, des crimes inventés, des suicides
évités, des échecs, des spirales du vice, des constats désabusés, des secrets
honteux, des épisodes bouleversants, des contradictions, des maladresses, des
concours de mauvaise foi, des jalousies, des évidences niées, des déchirures,
des ruptures, des débats contre des démons intérieurs, des kidnappings, des
procès d'intention, des viols, des maladies graves, des agonies, des
turbulences historiques, des luttes acharnées, des mesquineries, des
dévoiements, des coups du sort, des malédictions, des tristesses insondables,
des oublis, et toutes sortes de venins, d'anathèmes et coïncidences troubles.
Le chirurgien reçoit des patients en piteux état. L'éditeur reçoit des
doléances, des peines et des cicatrices mal refermées détaillées noir sur
blanc. Tandis que l'un recoud les plaies, retire les purulences, ampute ou
ablationne, l'autre accueille les bobos de l'âme, les doutes existentiels, les
travestissements de la conscience, les mythes bancals et les transforme en
objets consultables. Dans les deux cas, les opérations sont délicates.
Voilà le topo. On n'évoquera pas en revanche, par pudeur, par délicatesse,
les innombrables belles et douces heures qui sont le cœur, la moelle et le nerf
du métier de micro-éditeur.
Cyrille Cléran
dimanche 14 octobre 2012
Vu à la télé
Geoffroy Didier, 36 ans,
avocat, Umpiste formé à Harvard, est un représentant de la droite dure, forte,
hétérosexuelle et tricolore. Nostalgique thuriféraire de Sarkozy, il se dit contre
les mosquées équipées de minarets (entendu hier soir chez Ardisson dans
« Salut les Terriens »). Des mosquées ? Oui. Mais des minarets :
non ! Pourquoi ? Parce que la France est de culture judéo-chrétienne
; les minarets, anti-culturels, seraient donc indésirables.
La question qui me vient à
l'esprit : à quoi cela sert-il d'aller faire des études outre-Atlantique
si c'est pour ensuite manquer à ce point de recul et de connaissance ? Car
contrairement à ce que professe ce jeune avocat, les populations installées sur
ce territoire qu'on appelle aujourd'hui France n'ont pas attendu les dogmes et
les paroles d'Évangiles des émissaires papaux venus de Rome ou d'Avignon pour
posséder une culture. Les Celtes, les Angles, les Saxons, les Grecs, les
Vikings, etc., ont apporté leur grain de sel, leurs techniques, leurs
croyances, leurs modes de vie. Le brassage depuis la nuit des temps est heureusement
ininterrompu. Et ce n'est pas Geoffroy Didier qui y pourra quelque chose. Les
religions, les politiques, les superstitions, les scepticismes se sont succédé,
hybridés, confrontés, amalgamés, abâtardis. En tout bien tout honneur. Et
parfois aussi dans l'horreur. Ce sont des faits. En témoignent les résidus
d'animismes, les mégalithes druidiques, les ruines de temples dédiés au culte
des dieux antiques et autres sites préhistoriques qui parsèment landes et
bocages.
Bref, que Geoffroy Didier
soit chrétien, catholique, c'est une chose. Et c'est son droit, garanti par
notre république laïque. Qu'on réduise en revanche la France à une terre
catholique, c'en est une autre. N'en déplaise à Benoît XVI (si jamais il
parcourt ce blog).
En conséquence de quoi, de
la même façon qu'on acceptera les fontaines magiques, les grottes sacrées, les
chênes enchantés, les autels merveilleux, les cathédrales monumentales, les
synagogues ouvragées, les stupas colorés et les MJC ornées de graffitis
subventionnés, on devra tolérer (voire encourager) la construction de mosquées
aussi originales et typées soient-elles (et plus elles le seront, mieux ce
sera !). L'architecture est un art majeur. Ce serait triste de vouloir le
brimer au fallacieux prétexte que la France, au XVIIe siècle, fut
considérée comme la fille aînée de l'Église romaine par quelques fieffés
emmanchés qui n'y voyaient que des avantages.
Tout ça pour dire qu'on
ferait parfois mieux d'inviter quelques amis à la maison, autour d'un bol
d'olives et de toasts au tarama, plutôt qu'allumer la télé où s'invitent des
clampins pareils.
Cyrille Cléran
jeudi 19 juillet 2012
Tome Ford
Pour
vendre des Ford Fiesta (« Les coucous suisses picorent le temps, je répète, les coucous suisses picorent le temps, on n'arrête pas un sablier qui marche… 8 990 euros sans condition de reprise… »),
une pub passe en boucle. Elle imite le vieux son et le phrasé de Radio-Londres.
Cette parodie de « Les Français parlent aux Français » sert aujourd’hui
à refourguer des bagnoles. En 1940, débarquant d’Angleterre, cette émission sur
la BBC diffusait des codes cryptés destinés à la Résistance. Écouter
sur sa TSF ces messages transmis d’outre-Manche exposait quiconque était
surpris dans cet acte de contestation vis-à-vis de l’occupant allemand, à la
peine de mort. Il y a eu une époque où brancher sa radio était un premier pas
sur le chemin de la bravoure ; c’est désormais profiter d’un flot d’opinions
parfois puantes, de publicités abondantes quelquefois putrides, de faits divers
décrits avec une espèce de concupiscence ignoble. Les publicitaires
contribuent-ils ici à faire fonctionner le devoir de mémoire, à faire œuvre de
pédagogie en rappelant tel ou tel épisode historique ? Ou bien s’agit-il d’une
petite indécence quotidienne, d’un oubli de la déontologie, d’un manque de
vergogne passager, d’une récupération grotesque de symboles d’une époque où l’héroïsme
était la seule issue et où le sort de l’Europe se joua, dans les larmes, la
chiasse et le plomb fondu ? Doit-on s’attendre maintenant à entendre les
mérites d’un désherbant vanté car plus puissant que le Zyclon B et l’acide cyanhydrique réunis ? Faudra-t-il bientôt subir une réclame
pour des tronçonneuses Black & Decker qui reprendra sur le ton de la
facétie les slogans que Radio Mille Collines répandit en 1993 dans la
région des Grands Lacs ? Devons-nous nous attendre à ouvrir grand nos mirettes
pour une publicité mettant à l’honneur les qualités de lampes de bureau sur
fond d’images de prisonniers de Guantanamo condamnés à rester 24 heures sur 24
dans la lumière ? Puis verra-t-on naître ensuite un parti politique qui se
nommera « Politique potentielle » ?
Le
pire dans cette affaire est l’usage subliminal de la menace. « Achetez,
achetez vite avant qu’il ne soit trop tard… l’heure tourne… l’heure est
grave… au moins aussi grave qu’en 1942, alors que Londres était bombardée et
que l’on gazait juifs, tziganes, communistes, suspects et autres ennemis du IIIe
Reich à tour de bras et à pleins wagons… prenez la bonne décision, au plus
vite, investissez dans une Fiesta ! Dépensez votre pognon, braves
conducteurs, jeunes ou vieux, et entrez dans la danse des heureux propriétaires
de voitures américaines quasi low-cost… ne laissez pas passer la bonne affaire…
précipitez-vous chez votre concessionnaire ! des hommes sont morts en
39-45 pour défendre les libertés dont aujourd’hui vous jouissez et dont vous
pourriez encore plus puissamment jouir si vous rouliez à bord de nos bolides
climatisés » entend-on entre les mots avec un peu d’imagination. Le
publicitaire s’ingénie à faire peur, avec l’alibi du pastiche, sur un ton
supposé donc léger, en rappelant les pages incontestablement les plus noires de
notre Histoire collective (qui compte pourtant un paquet de chapitres abominables).
Quand un publicitaire et une grande firme automobile s’associent pour laisser planer
une terreur, ou au minimum une angoisse, on peut sincèrement penser que des
limites (peu glorieuses) auront été franchies. Or à force de franchir des
limites, on finira sûrement par dépasser des bornes.
Cyrille Cléran
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