On peut encore, à Rennes, faire
un jogging près d'une école, ou circuler à vélo près d’une église ou d’un
commissariat, sans masque (et donc, on le présume sans mettre quiconque en
danger, sinon ce serait interdit). Par contre, dès qu'on descend de son vélo,
ou bien qu'on arrête son jogging, on devrait illico enfiler un masque car on
deviendrait aussitôt potentiellement dangereux pour les autres ?
En plein air, aucun cas de
contamination ou de foyer de contamination n'a été recensé (à l'inverse des
lieux climatisés, des vestiaires d'hôpitaux ou d'usines, des transports en
commun, des ascenseurs très fréquentés, des habitations en immeuble, etc., où
la promiscuité est inévitable). Pourquoi dès lors décréter obligatoire le port
du masque en plein air ? Alors même que le plein air sera plutôt
universellement recommandé pour demeurer de bonne humeur et en bonne santé ?
Déclaration éclairante de notre bon
ministre de la Santé, 12 mai 2020
On se rappelle pourtant
l'absurdité de l'obligation, décrétée par la mairie de La Teste-de-Buch
(Gironde), du port du masque au pied de la dune du Pilat (bien connue pour son
air vicié) ou bien l'interdiction faite par madame la préfète de région Michèle
Kirry, de fréquenter les plages et les chemins côtiers en Bretagne durant
le confinement (il n'aurait pas fallu que les citoyens prennent du plaisir à
l'arrêt forcé de l'économie en se mettant à préférer baguenauder plutôt qu'à
agir et à réfléchir aux moyens d'augmenter le PIB de la start-up nation¹),
en particulier dans les Côtes-d'Armor où les cas de personnes contaminées se
comptaient pourtant sur les doigts d'une main et n'avaient pas été contaminées
en se baladant sur les falaises d'Erquy mais plutôt en bossant comme des damnés
dans des abattoirs à la funeste réputation.
Si on a 11 ans et un jour et plus,
on doit porter un masque (alors même qu'on est en parfaite santé et qu'on ne
présente absolument aucun symptôme) dans une cour d'école maternelle en
plein air attenante à l'entrée de la classe où ce n’est pourtant pas la
cohue et où chacun se tient respectueusement à distance des autres (où,
religieusement, la professeure et les Atsem portent un masque mais où les
enfants vu leur jeune âge sont exemptés), pour soi-disant ne pas mettre en
danger qui que ce soit. Or, dans la classe, les enfants sont tous ensemble, se
touchent, se frôlent, respirent le même air, mangent ensemble, vont dans les
bras des Atsem, leur donnent la main, sans que ça ne pose de problème aux théoriciens
de la distanciation physique². Les enfants avant d'entrer dans la classe étaient pourtant dans les bras de
leurs parents (masqués), leur tenaient la main également. Pour la logique
préfectorale bretonne, il suffirait donc d’obliger les adultes à porter un
masque pour que le virus soit freiné dans son élan et que la transmission soit
interrompue... On le voit, cette stratégie « à la française » faite
depuis le début de l’année d’injonctions contradictoires, de privations de
liberté, de brimades, de désinformations, de mensonges, de tri eugéniste des
malades et des patients, est plutôt décousue, approximative et, si l’on regarde
les statistiques par rapport à d’autres pays, inefficace.
*
Or, plutôt qu’imposer que les museaux
soient recouverts d’un rectangle de protection, on pourrait opter pour une
autre méthode et penser,
études et chiffres à l’appui, que le virus, en septembre, est moins virulent qu'au printemps. Il a muté, il
est devenu moins létal, il s'est adapté à son hôte. Rappelons ici le propos de
l'historien Laurent Testot :
« Dans le contexte d'une
exposition à des victimes sans défense, seuls les microbes les plus faibles
survivent.
« Rougeole, oreillons,
scarlatine... Nombre de maladies ont en commun de s'être développées depuis
plusieurs millénaires dans l'Ancien Monde. Elles ont été des tueuses de masse.
Puis la sélection naturelle a abouti à faire survivre les populations humaines
génétiquement résistantes, ainsi que les microbes les moins virulents : ceux
qui peuvent tranquillement se reproduire dans leur hôte sans le tuer. Les
épidémies sont devenues des maladies d'enfance, frappant les petits humains en
une sorte de processus prophylactique. Cet équilibre garantissait à l'enfant
exposé de ne pas périr de cette maladie à l'âge adulte, tout en certifiant aux
germes qu'ils bénéficieraient toujours d'un terrain favorable à leur
reproduction.
« Bien malgré lui, Singe [surnom
que l’auteur, Laurent Testot, qui ne manque ni d’humour ni d’érudition,
donne à l’Homme] avait passé également un pacte avec l’invisible, garantissant une
coexistence tendue mais durable avec les microbes, tant que ceux-ci ne
franchissaient pas certaines frontières.
« Ces
équilibres, dans lesquels les agents pathogènes prospèrent en affaiblissant
leurs hôtes, mais sans les tuer, forment autant de pathocénoses. Une épidémie,
c’est ce qui arrive quand une maladie sort de sa pathocénose, la zone
d’infection où elle prospère en équilibre avec la population qu’elle parasite. »
C’est
contre-intuitif certes, mais « seuls les microbes les plus faibles
survivent. »³
La zoonose du covid-19 n’échappe
pas à ces lois naturelles. Le virus (jusqu’alors parasite sans histoire du
pangolin et/ou des chauves-souris, on ne sait pas avec certitude, le débat
reste ouvert) a d’abord fait des ravages parmi la population humaine avec qui il
est entré en contact sans prévenir. Très vite cependant, il a muté. Le virus en
septembre n’est pas exactement le même que celui qui sévissait en janvier ou en
avril. Ce n’est pas le même virus qui a tué au printemps dernier l’arrière-grand-mère
de Gédéon (sans que des adieux et des funérailles dignes aient pu être organisés
à cause des conditions drastiques décrétées durant le confinement) que celui
qui sévit encore en cette fin d’été.
Comme l’analyse de ses génomes le
montre, le virus s’est adapté à son hôte, suivant les pas de la multitude de
microbes qui par le passé se sont avec succès adaptés aux humains et qui
cohabitent par milliards avec ce dernier depuis des millions d’années. Et c’est
normal, tout virus qui tue son hôte se tire une balle dans le pied et handicape
ses chances de survie. Un coronavirus qui rencontre l’espèce humaine ne peut
que se réjouir de l’aubaine ; grâce à celle-là, sa survie est quasi
assurée – en tout cas, les chances semblent plus grandes qu’en ne comptant que
sur les pangolins ou les chauves-souris qui, compte tenu du braconnage et du
rétrécissement de leurs habitats habituels, sont en voie d’extinction.
En revanche, le port du masque
généralisé, censé ralentir la propagation de ce virus (alors que ce virus, comme des études le soulignent, est en passe de devenir pour ainsi dire inoffensif),
au travail, en plein air (quand on marche, parce que, une fois assis en
terrasse pour siroter un Picon-bière avec des copains, on peut le retirer et le
mettre dans sa poche à côté de ses clés de voiture et de son mouchoir), dans
les transports en commun, sur les ports des stations balnéaires balayées par
les vents du large, le port du masque généralisé, donc, risque au contraire de
générer des effets pervers. Avec un masque, on suffoque vite, on respire moins
bien, on est moins audible, on a de la buée sur les lunettes, on se sent vite
mal à l’aise (on n’a qu’une hâte en fait, l’ôter). On ne parlera même pas du
fait qu’il est pour le moins étrange, quand on se promène seul·e, dans une rue
déserte d’un quartier résidentiel, en pleine nuit, d’être passible d’une amende
de 135 € puis de risquer 6 mois de prison et 3 750 € d’amende en cas de
récidive si jamais on avait la malchance d’être surpris·e sans masque, en
flagrant délit donc de non-respect des mesures édictées dans une circonscription
territoriale où est déclaré l’état d’urgence sanitaire.
Et puis on le touche sans cesse,
alors que les protocoles d’hygiène concernant l’usage desdits masques sont très
stricts : ils ne doivent pas être touchés (sinon pour être jetés), ils
doivent avoir une certaine trame et une certaine composition, ils ne doivent
pas être portés trop longtemps, ils doivent être bien posés et ne pas laisser
le nez dépasser, ni les flux d’air circuler sans filtre... Dans tous les cas
contraires, au-delà d’être un peu effrayants et de rameuter un imaginaire
dystopique, d’étouffer les voix et de masquer les rictus, les lèvres et les
sourires, ils deviennent vite des bouillons de culture microbienne
potentiellement dangereux : ils risquent d’affaiblir ceux qui les portent trop
ou mal, à tout bout de champ, aboutissant dès lors à l’inverse de l’objectif
visé affiché qui est, on le suppose, de prendre soin de la population en
imposant ce port du masque.

Ce problème du port du masque,
mis sans respecter un protocole méticuleux, avait d’ailleurs déjà été dénoncé en
mars dernier par l’ex-porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye : « Parce
que l’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis, sinon on
se gratte le nez sous le masque, on a du virus sur les mains ; sinon on en a
une utilisation qui n’est pas bonne, et ça peut même être contre-productif. »
*
Pour toutes ces raisons, il
apparaît urgent de se questionner, chacun à son échelon, sur ces mesures
coercitives imposées par l’État, certaines mairies et préfectures. Sont-elles vraiment
adaptées aux conditions sur le terrain ? Sont-elles nécessaires ?
Contribuent-elles à dégrader les conditions de travail de nombreuses professionset les conditions de vivre ensemble qui nous sont habituellement si chères et
bénéfiques, tant dans les lieux associatifs, familiaux ou aux abords et dans
les écoles de nos enfants, sans même parler des secteurs culturel et sportif
(où, tiens, dans quelques exceptions, le port du masque – « si l’activité
ne le permet pas » – n’est pas obligatoire, moyennant quelque
distanciation physique, ou parfois aucune…) ? Quelle logique suivent ces
mesures catapultées sans consultation par des experts disruptifs dont
l’impartialité n’est pas forcément la priorité ? D’autres solutions,
locales, pensées par celles et ceux qui auront à les appliquer, ne sont-elles
pas souhaitables ? La logique de la peur irrationnelle (qui conduit
chacun·e à porter
tant bien que mal un masque et à ne plus voir en autrui que la source anxiogène
d’une contamination et d’une mort quasi certaines et, également, à fustiger ou
se sentir en droit et en devoir de blâmer publiquement ou rappeler à l’ordre
tout contrevenant à la règle édictée par le haut, tout en haut, par nos chers
pouvoirs publics cacophoniques et retraduits par nos chères préfectures et de
nouveau de façon descendante, retraduits péniblement dans chaque coin de nos
cités), alors que l’épidémie est statistiquement terminée (il n’y a qu’une
demi-douzaine de personnes en réanimation sur toute la Bretagne !), que
les cas dépistés sont dans leur immense majorité absolument bénins, ne
doit-elle pas céder la place à une logique de retrouvailles, de concorde,
d’osmose et de mieux-être qui, plus ambitieuse, obligerait à se poser d’autres
questions que celle du port du masque (qui occupe tous les esprits et une bonne
partie de l’espace médiatique comme le port de la burka à une autre époque).
N’est-il pas urgent de promouvoir d’autres logiques (visant à réduire les temps de travail ; à améliorer notre alimentation ; à réduire les
polluants dus aux transports, à l’agroalimentaire, aux industries et à la
production d’énergie ; à résorber les grandes précarités ; à
bonifier ou préserver les cadres de vie et les biotopes…)
– si tant est que c’est réellement le bien-être de toute la population qu’on
désire ?
PS : On rappellera également
que c’est grosso modo la même idéologiequi infuse à la tête de l’État et la même
équipe gouvernementale qui impose aujourd’hui des mesures (critiquables, démagogiques, partielles, inéquitables) que
celle qui eut à gérer l’hiver dernier cette crise sanitaire avec la prescience
et la sagacité que l’on sait.
Cyrille Cléran
Rennes, 14 septembre 2020
3 In Cataclysmes - Une
histoire environnementale de l'humanité, chap. « Hasards biologiques »,
coll. « Petit biblio Payot », Paris, 2017, prix de l'Académie
française Léon de Rosen 2018, p. 220, édition de poche, 526 pages, 11 €.